Pierre a hérité de six chaises bistrot de sa grand-mère. En les retournant pour vérifier leur solidité, il découvre sous l’assise une plaque métallique gravée « D.G. Fischel Fils ». Pas du Thonet, pas du Baumann. Mais alors, c’est quoi au juste ? Et surtout, est-ce que ça vaut quelque chose ?
Sur le terrain, j’ai souvent vu des chineurs passer devant des chaises Fischel sans même les regarder, persuadés que seul le nom Thonet comptait. C’est dommage, parce que Fischel, c’est l’autre grand nom du bois courbé. Une manufacture qui a produit des millions de chaises d’une qualité remarquable, aussi bien faite qu’une Thonet, et aujourd’hui nettement plus accessible.
L’histoire de la manufacture Fischel
Fondation et rivalité avec Thonet
L’histoire commence en Bohême, dans la petite ville de Niemes (aujourd’hui Mimon, en République tchèque). En 1870-1871, David Gabriel Fischel, négociant pragois lancé dans le meuble, fonde avec ses fils Alexander et Gustav la manufacture « D. G. Fischel & Söhne », la première fabrique bohémienne de meubles en bois massif courbé.
Le timing n’est pas un hasard. Les brevets de Michael Thonet sur le cintrage du bois à la vapeur expirent en 1869. Alexander Fischel, l’aîné, a travaillé plusieurs années dans une usine Thonet à Koritschan. Il connaît la technique de l’intérieur. Le succès est rapide : dès 1878, la firme installe ses bureaux à Vienne, au 6 Kohlmarkt, en plein coeur commercial de la capitale.

L’âge d’or de Fischel
C’est de cette époque que datent la plupart des Fischel qu’on croise encore en brocante. Entre 1890 et 1914, Fischel s’impose comme l’un des grands du bois courbé, aux côtés de Thonet et J. & J. Kohn. La manufacture produit des chaises, fauteuils, porte-manteaux en bois courbé, guéridons et même des meubles de jardin, le tout en hêtre courbé à la vapeur.
Ce qui distingue Fischel de ses concurrents, c’est son implantation en France. L’usine de Wissembourg, en Alsace, alimente directement le marché français avec des points de vente à Paris (15, rue de Tanger, dans le 19e), Marseille (20, rue neuve Sainte-Catherine), Bordeaux, Nantes, Lille, Lyon et Toulouse. Les plaques métalliques de cette période portent la mention « D.G. Fischel Fils » suivie de l’adresse du point de vente. Un détail précieux pour l’identification.
La fin de la production
Les grandes manoeuvres avaient commencé dès 1907, quand Leopold Pilzer a fusionné seize petits fabricants pour créer Mundus, puis absorbé J. & J. Kohn en 1914. Après la Première Guerre mondiale, le mouvement s’accélère : en 1922-1923, Mundus et Gebrüder Thonet fusionnent pour créer le géant Thonet-Mundus.
Fischel ne fait pas partie de cette fusion. La manufacture continue à produire sous son propre nom, en particulier à Wissembourg pour le marché français, mais finit par passer sous la coupe du groupe Thonet-Mundus. On trouve ainsi des chaises Fischel des années 1930 fabriquées à Wissembourg, décrite dans les catalogues comme « filiale du groupe Thonet-Mundus ».
L’histoire s’arrête brutalement en 1938. Depuis le début du siècle, l’entreprise est dirigée par la famille Hirsch : d’abord Ernest, puis son fils Richard à partir de 1927. D’origine juive, les Hirsch sont victimes des spoliations qui suivent l’Anschluss. La compagnie est expropriée. La marque Fischel disparaît définitivement.
Reconnaître une Fischel authentique
Les marquages Fischel par période
C’est la première chose à vérifier : retournez la chaise et cherchez sous l’assise ou à l’arrière du dossier. Fischel a utilisé plusieurs types de marquages selon les époques et les lieux de production.

| Marquage | Période | Origine |
|---|---|---|
| « D.G. Fischel & Söhne, Niemes, Böhmen » | 1870 – 1918 | Production bohémienne (Empire austro-hongrois) |
| « Fischel Tchécoslov. » ou « Fischel Czechoslovakia » | 1918 – 1938 | Production tchécoslovaque (après l’indépendance) |
| « D.G. Fischel Fils » + adresse française | Années 1920-1930 | Production de l’usine de Wissembourg (Alsace) |
| « Fischel Austria » ou « Fischel Wien » | Variable | Production autrichienne ou distribution viennoise |
| Plaque métallique avec adresse parisienne (rue de Tanger) | Années 1920-1935 | Distribution française |
| Étiquette papier sous l’assise | Toutes périodes | Fragile, souvent disparue avec le temps |
Sur le terrain, la plaque métallique est le signe le plus fiable. Les étiquettes papier, elles, ont rarement survécu à un siècle d’utilisation dans un bistrot. Quand elles sont présentes, elles augmentent sensiblement la valeur de la pièce. Si vous avez aussi des Baumann dans le lot, c’est le même réflexe pour reconnaître une vraie Baumann, même si les marquages diffèrent.
Les modèles emblématiques
Fischel a produit un catalogue considérable. Parmi les modèles les plus recherchés aujourd’hui :
Le modèle n.196 et 196 1/2 est sans doute le plus célèbre. C’est celui que l’architecte Albert Laprade a choisi en 1931 pour équiper la salle des fêtes du Palais de la Porte Dorée, monument Art déco de Paris : 1 500 exemplaires commandés d’un coup, en hêtre teinté acajou. Le dossier est haut et droit, l’assise pleine en bois, et des arcs discrets lui donnent une allure sobre.
Le modèle n.101, de style Napoléon III, se distingue par son option gravure bronze en creux. On le trouve dès 1890, plus travaillé que les modèles de bistrot classiques.
Le modèle n.89 1/2, surnommé « chapeau de gendarme » pour la forme de son dossier, est un grand classique des bistrots des années 1930. On le retrouve dans les catalogues Fischel France de 1929 et 1932, produit à la fois à Vienne et à Wissembourg.
D’autres numéros reviennent régulièrement en brocante : n.42, n.45, n.113 1/2, n.230 1/2. Chacun a ses particularités, mais tous partagent la même qualité de fabrication en hêtre courbé.
La qualité des assemblages
Comme disait mon grand-père : on juge un meuble à ce qu’on ne voit pas. Sur une Fischel authentique, vérifiez que les courbes sont régulières, que les assemblages vissés tiennent bien, et regardez le bois de hêtre. Il doit être dense, régulier, avec une belle patine. Les pièces en contreplaqué ou en bois tendre ne sont pas du Fischel.
Un bon test : asseyez-vous. Après cent ans, une vraie Fischel ne grince pas et ne vacille pas. Si elle bouge, c’est souvent un barreau à recoller, pas un défaut de conception.
Fischel, Thonet, Baumann : le comparatif
Trois noms reviennent systématiquement quand on parle de chaises bistrot en bois courbé. Voici ce qui les distingue.

| Critère | Fischel | Thonet | Baumann |
|---|---|---|---|
| Origine | Niemes, Bohême (1870) | Boppard, Allemagne (1819) | Colombier-Fontaine, France (1901) |
| Technique | Bois courbé à la vapeur (hêtre) | Bois courbé à la vapeur (hêtre) | Bois courbé et multiplis |
| Marché principal | Autriche-Hongrie, France, Europe centrale | Mondial | France |
| Modèles iconiques | n.196, n.101, n.89 1/2 | n.14 (50 millions vendues dès 1930), n.18, n.218 | Mondor, Gondole, Mouette |
| Cote actuelle | 50 – 250 EUR (unitaire) | 80 – 400 EUR (unitaire) | 40 – 200 EUR (unitaire) |
| Arrêt de production | 1938 (expropriation) | Toujours en activité | 2003 (fermeture) |
| Point fort | Rapport qualité-prix, rareté croissante | Notoriété mondiale, valeur de revente | Robustesse légendaire |
Fischel est généralement 30 à 50 % moins coté que Thonet à modèle équivalent, et dans les mêmes eaux qu’un Baumann. Ce n’est pas une question de qualité : tout le monde connaît Thonet, presque personne ne connaît Fischel. Mieux vaut une Fischel authentique qu’une Thonet douteuse : pour un chineur avisé, c’est là que ça devient intéressant.
Prix des chaises Fischel en 2026
| Type de pièce | Fourchette de prix | Observations |
|---|---|---|
| Chaise unitaire, état moyen | 40 – 80 EUR | Cannage à refaire, patine fatiguée |
| Chaise unitaire, bon état, estampillée | 100 – 180 EUR | Marquage lisible, structure solide |
| Chaise cannée, cannage refait à neuf | 150 – 250 EUR | Le cannage traditionnel à 6 fils coûte 100 à 150 EUR par chaise |
| Paire de chaises, bon état | 150 – 350 EUR la paire | Petit premium pour les lots assortis |
| Lot de 4 à 6 chaises bistrot | 400 – 900 EUR le lot | Prix le plus recherché pour meubler une salle à manger |
| Lot de 8 chaises ou plus, série cohérente | 800 – 1 600 EUR | Rare et prisé pour les projets de restauration de bistrots |
| Modèle rare (fauteuil Fischel, rocking-chair, guéridon) | 1 000 – 4 000 EUR | Marché spécialisé, galeries design |
C’est sans compter la livraison (souvent 100 à 170 EUR en France pour un lot de chaises). Les prix varient selon l’état du cannage, la présence du marquage et la rareté du modèle. Comptez un budget supplémentaire d’environ 100 EUR par chaise si le cannage est à refaire par un professionnel.
Chiner une chaise Fischel : les bons réflexes
Avant de foncer sur une annonce, quelques points à vérifier :
La stabilité d’abord. Posez la chaise sur un sol plat et exercez une pression latérale. Si elle vacille, regardez l’état des barreaux. Un barreau décollé, ça se recolle. Un pied fendu, c’est plus embêtant.
Le cannage ensuite. Un cannage d’origine centenaire en bon état est rare et précieux. Ça augmente la valeur. Un cannage détendu ou percé n’est pas rédhibitoire, mais il faudra le faire refaire (comptez 100 à 150 EUR par siège chez un canneur professionnel). Les mêmes gestes de rénovation d’une chaise bistrot fonctionnent sur une Fischel, une Thonet ou une Baumann.
Les marquages enfin. Étiquette papier, plaque métallique ou tampon à l’encre : leur présence confirme l’authenticité et influe directement sur le prix. Attention aux chaises « dans le style Fischel » qui n’ont jamais porté le moindre marquage.

Reste à savoir où chercher. Les brocantes et vide-greniers d’Alsace restent un terrain de chasse privilégié (proximité de l’usine de Wissembourg). LeBonCoin, Selency et les salles de vente proposent régulièrement des lots d’occasion à prix accessibles. Pour les modèles rares ou les séries authentifiées, Antikeo et Proantic offrent davantage de garanties.
En bref
La chaise Fischel, c’est un chapitre méconnu de l’histoire du mobilier européen, au même titre que la chaise Luterma, autre rivale oubliée de Thonet. Pendant sept décennies, cette manufacture a rivalisé avec le maître du bois courbé et produit des millions de sièges d’une qualité irréprochable. Sa disparition brutale en 1938 explique en grande partie l’oubli dans lequel elle est tombée.
Les chineurs y trouveront une aubaine, les amateurs de design une belle découverte. Et Pierre, avec ses six chaises héritées ? Un petit patrimoine qui mérite d’être conservé. Et peut-être même complété.
Comme disait mon grand-père : rien n’est plus cher qu’un bricolage raté, rien n’est plus durable qu’un chantier soigné.




