Éric pensait avoir trouvé des chaises Baumann dans une brocante normande. Quatre chaises bistrot en hêtre, patine dorée, assise à motif en éventail. Le vendeur demandait 30 € pièce. Mais en retournant l’assise, Éric lit « LUTERMA, Made in France ». Baumann ? Non. Luterma. Jamais entendu parler. Une copie ? Une sous-marque ? En fait, Éric venait de mettre la main sur une pépite : une chaise Luterma authentique, estonienne d’origine mais fabriquée en France, sortie d’une des plus grosses fabriques de bois courbé en Europe. Et il l’a payée deux à trois fois moins cher qu’une Baumann équivalente.
Qu’est-ce que Luterma ?
L’histoire de la manufacture estonienne
Luterma, c’est le nom sous lequel la fabrique A.M. Luther vendait ses meubles. Fondée en 1877 à Tallinn, en Estonie, par Alexandre Martin Luther, la firme se spécialise d’abord dans le travail mécanique du bois, puis se tourne rapidement vers le mobilier en bois courbé et le contreplaqué.
L’expiration des brevets Thonet en 1869 ouvre le marché du bois courbé à de nouveaux fabricants. C’est là que Luther lance sa fabrique en 1877. Dès la Belle Époque, Luterma produit des chaises de café en hêtre cintré à la vapeur et devient vite l’une des fabriques les plus sérieuses du marché.
Luterma ne reste pas cantonnée à l’Estonie. En 1897, une société sœur voit le jour à Londres sous le nom Venesta (contraction de Veneer et Estonia), pour commercialiser le contreplaqué et le mobilier Luther en Grande-Bretagne et dans les colonies. En France, Luterma s’installe à Clichy, au 4 rue du Port, avec des bureaux à Marseille, Lyon, Roubaix, Paris, Nancy et Bordeaux. C’est pour ça qu’on trouve aujourd’hui autant de chaises Luterma estampillées « Made in France » dans les brocantes hexagonales. Et c’est souvent là que la confusion avec Baumann commence.
La technique du bois courbé chez Luterma
Sur le terrain, j’ai souvent vu des gens confondre « bois courbé » et « bois découpé en forme ». Ce n’est pas la même chose. Le cintrage à la vapeur, c’est le procédé qui consiste à ramollir le hêtre massif en l’exposant longuement à la vapeur d’eau, puis à le plier sur des gabarits métalliques. Le bois conserve sa fibre continue, ce qui lui donne une solidité que le découpage ne peut pas offrir.
Luterma a poussé cette technique plus loin que la plupart de ses concurrents. La fabrique est devenue l’une des pionnières du contreplaqué moulé en trois dimensions (du bois courbé dans plusieurs sens à la fois, pas seulement en arc) dès les années 1920. Un tabouret Luterma en contreplaqué moulé, pesant à peine 1,1 kg, a été commercialisé en Grande-Bretagne par Isokon, un petit fabricant de meubles londonien, autour de 1930. À cette époque-là, Luterma jouait dans la même cour que les plus grands noms du design.
Luterma et le Bauhaus
Ce petit plus qu’on oublie souvent : Luterma n’était pas qu’un fabricant de chaises de bistrot. Dès 1919, la fabrique lance un concours de design pour pousser les créateurs à imaginer des meubles plus modernes, avec des architectes estoniens de renom au jury. Dans les années 1920-1930, l’usine de Tallinn collabore avec Walter Gropius et Marcel Breuer, deux grands noms du Bauhaus. Les assises de la Long Chair de Breuer, par exemple, étaient moulées dans les ateliers Luther en Estonie, puis assemblées sur des cadres fabriqués à Londres. Pour le chineur, ça veut dire une chose : une Luterma n’est pas qu’une chaise de bistrot, c’est une pièce qui a une vraie histoire derrière elle.
Cette aventure s’achève en 1940, quand l’Estonie passe sous occupation soviétique. La famille Luther émigre, l’usine est nationalisée, et la marque Luterma ferme ses portes en Estonie. Mais la filiale française, elle, a continué à fabriquer des chaises sous le label Luterma jusque dans les années 1950-1960, ce qui explique la variété de modèles qu’on croise encore aujourd’hui.
Reconnaître une chaise Luterma
Le marquage caractéristique
Le premier réflexe, c’est de retourner la chaise. Comme disait mon grand-père : « La vérité d’un meuble, c’est en dessous qu’elle se cache. » Sur une chaise Luterma vintage, vous pouvez trouver plusieurs types de marquages :
- Un tampon à l’encre sous l’assise, mentionnant « LUTERMA » en capitales, parfois accompagné de « Made in Estonia » ou « Made in France »
- L’estampille brûlée au fer directement dans le bois, plus fréquente sur les modèles anciens (avant 1940)
- Plus rarement, une étiquette papier collée, souvent disparue avec le temps
Attention : l’absence de marquage ne signifie pas que la chaise est fausse. Sur les modèles très anciens ou fortement restaurés, l’estampille a pu s’effacer ou être poncée. Dans ce cas, fiez-vous aux indices visuels : les motifs d’assise gaufrés (éventail, palmette, coquillage) et le style des barreaux du dossier sont les meilleurs repères pour identifier une Luterma sans marquage.
Les modèles les plus courants
La chaise Luterma bistrot reste la plus courante, mais deux autres modèles circulent aussi sur le marché français, plus des tabourets pivotants et des fauteuils industriels, plus rares :
| Modèle | Caractéristiques | Période |
|---|---|---|
| Bistrot classique | Dossier arrondi à barreaux, assise à motif gaufré (éventail, palmette, coquillage) | 1900-1950 |
| Banane | Dossier en arc courbé évoquant un chevalet de peintre, structure très originale | 1950-1960 |
| Rayons | Assise à décor en rayons partant du centre, dossier sobre | 1930-1950 |
Le modèle « banane » est le plus recherché par les amateurs de design : sa silhouette atypique tranche avec les lignes classiques du bistrot.
La qualité des assemblages
En vingt ans de brocantes, j’ai croisé des chaises Luterma centenaires encore parfaitement stables. L’assemblage par tenons et mortaises, sans vis apparentes, est la norme sur les modèles authentiques. Concrètement, ce sont des pièces de bois emboîtées les unes dans les autres et maintenues par des chevilles. Le hêtre massif utilisé, une fois cintré à la vapeur, forme des courbes régulières sans cassure ni fissure. Si vous voyez des joints grossiers, du bois fendu le long des courbes, ou des vis métalliques apparentes sur la structure principale, méfiez-vous : il peut s’agir d’une copie ou d’une chaise très restaurée. Les mêmes réflexes s’appliquent pour reconnaître une vraie chaise Baumann.
Luterma vs Baumann vs Thonet : le comparatif
Voici le tableau que tout chineur devrait garder en tête avant de se rendre en brocante :
| Critère | Luterma | Baumann | Thonet |
|---|---|---|---|
| Origine | Estonie (1877), filiale française à Clichy | France, Colombier-Fontaine (1901) | Autriche/Allemagne (1819) |
| Spécialité | Bois courbé + contreplaqué moulé | Bois courbé, chaises bistrot | Bois courbé, pionnier du procédé industriel |
| Période d’activité | 1877-1940 (Estonie), puis filiale française jusqu’aux années 1960 | 1901-2003 | 1819 à aujourd’hui |
| Bois principal | Hêtre massif | Hêtre massif | Hêtre massif |
| Marquage | Tampon encre, fer brûlé ou étiquette « LUTERMA » | Tampon, étiquette ou gravure « BAUMANN » | Étiquette, tampon ou plaque métallique |
| Collaborations design | Gropius, Breuer (Bauhaus) | Designers français, influence scandinave | Pionniers du modernisme, Le Corbusier |
| Prix moyen unitaire (2026) | 30 à 90 € | 60 à 150 € | 80 à 300 € |
| Cote tendance | En hausse, encore sous-évaluée | Stable, bien établie | Élevée, référence mondiale |
Ce qui distingue les trois marques
C’est pas tant la qualité du cintrage qui diffère entre les trois que l’épaisseur du bois et le style des finitions. Sur une Luterma ancienne, les courbes sont franches, le bois généreux, l’assise souvent ornée de motifs gaufrés très fins. Baumann privilégie des lignes plus sobres et une robustesse « à la française ». Thonet mise sur la légèreté et l’élégance minimaliste. Côté solidité, les trois se valent : un siècle plus tard, ces chaises tiennent encore debout. Pour un comparatif détaillé entre les deux autres marques, voir notre article sur les chaises Baumann et Thonet.
Cote actuelle
C’est ici que la chaise Luterma devient intéressante pour les petits budgets. En 2026, une chaise Baumann bistrot en bon état se négocie entre 60 et 150 € selon le modèle et la plateforme. Une Thonet authentique grimpe facilement entre 80 et 300 €. Une chaise Luterma, pour la même qualité et la même ancienneté, se trouve encore entre 30 et 90 € sur Leboncoin. Sur Selency, comptez un peu plus, entre 50 et 120 €, avec la garantie d’authenticité en prime. D’où vient cet écart ?
Prix des chaises Luterma en 2026
Pourquoi Luterma est moins cher que Baumann
La raison tient en un mot : notoriété. Baumann, la grande manufacture française de chaises en bois courbé, est un nom que tout amateur de vintage connaît. Luterma, beaucoup moins. Sur un vide-grenier, un vendeur qui ne reconnaît pas l’estampille « Luterma » va fixer son prix comme pour une chaise bistrot sans marque. C’est exactement ce qui est arrivé à Éric : quatre chaises authentiques pour 120 € au total, là où des Baumann comparables auraient coûté 400 à 600 €.
Comme disait mon grand-père : mieux vaut une bonne chaise méconnue qu’un nom connu sur une copie bancale.
Grille tarifaire par modèle
| Modèle / type | Prix Leboncoin (2026) | Prix Selency (2026) | Tendance |
|---|---|---|---|
| Bistrot classique (unité) | 30 – 80 € | 50 – 120 € | Stable |
| Modèle « banane » (unité) | 60 – 120 € | 90 – 180 € | En hausse |
| Lot de 4 bistrot | 80 – 200 € | 180 – 350 € | Bon rapport |
| Tabouret pivotant | 100 – 250 € | 150 – 300 € | Recherché |
| Chaise haute (atelier/couture) | 120 – 250 € | n/d | Rare |
| Fauteuil pivotant industriel | 150 – 300 € | n/d | Rare |
Prix constatés sur Leboncoin et Selency en 2026. Les écarts dépendent de l’état, de la présence du marquage et du modèle exact.
Où acheter des chaises Luterma ?
Les meilleures pistes pour dénicher une chaise Luterma vintage en France :
Les brocantes et vide-greniers restent le terrain de chasse le plus rentable. Les vendeurs particuliers ne connaissent pas toujours la marque, ce qui tire les prix vers le bas. Emportez une lampe de poche pour vérifier les estampilles sous l’assise.
Leboncoin propose régulièrement des annonces « chaise Luterma » ou « chaise bistrot Luterma », avec des prix allant de 30 à 250 € selon les modèles. L’astuce : cherchez aussi « chaise bistrot bois courbé Estonie » pour tomber sur des vendeurs qui n’ont pas identifié la marque.
Selency trie ses pièces sur le volet, avec authentification et garantie. Les prix y sont plus élevés, mais vous achetez en confiance.
Sur Etsy et 1stDibs, vous trouverez des modèles plus rares, souvent restaurés, à des prix internationaux (comptez 100 à 400 € la pièce sur 1stDibs).
Les dépôts-ventes et antiquaires de province, surtout dans le Nord et l’Est de la France, recèlent parfois des lots entiers issus d’anciens cafés ou brasseries.
Intégrer des chaises Luterma dans sa décoration
Avec sa patine chaleureuse et ses lignes bistrot, la chaise Luterma s’adapte à presque tous les intérieurs.
En dépareillé autour d’une table de ferme, mélangez deux ou trois modèles Luterma différents, ou associez-les à des chaises Baumann et Thonet. L’effet dépareillé fonctionne à merveille avec ces chaises qui viennent de la même tradition du bois courbé.
Dans un intérieur industriel, le modèle « banane » avec son allure de chevalet apporte une touche d’originalité que les chaises bistrot classiques n’ont pas.
En cuisine ou salle à manger scandinave, une Luterma en bois blond, poncée et huilée, se fond parfaitement dans un décor épuré. Certains chineurs les poncent entièrement pour les laisser brutes, d’autres repeignent juste les pieds pour un contraste graphique.
Concrètement, qu’est-ce que ça change pour vous par rapport à une Baumann ? Visuellement, pas grand-chose. Les deux marques travaillent le même hêtre avec des techniques proches. La différence se joue sur le prix, et sur la curiosité des invités quand ils retournent la chaise et découvrent un nom qu’ils ne connaissent pas.
En bref
La chaise Luterma est l’un des meilleurs rapports qualité-prix du mobilier vintage en bois courbé. Du hêtre massif comme chez Baumann, la même technique de cintrage à la vapeur, une robustesse centenaire équivalente, mais un prix deux à trois fois inférieur grâce à une notoriété encore discrète en France.
Ce qu’il faut retenir :
- Luterma est une manufacture estonienne fondée en 1877 (antérieure à Baumann) avec une filiale française à Clichy
- La qualité de fabrication est comparable à Baumann et Thonet, avec en bonus des collaborations avec Gropius et Breuer
- Les prix en 2026 restent très accessibles : 30 à 90 € en brocante pour un modèle bistrot
Mieux vaut une Luterma authentique à 40 € qu’une Baumann sans certitude à 120 €. En chinant malin, vous pouvez équiper toute votre salle à manger en chaises centenaires sans dépasser le budget d’un seul fauteuil design neuf. Et souvent, c’est la chaise dont personne ne connaît le nom qui suscite le plus de questions autour de la table.




